Le point fort de ce livre est indéniablement la variété des thématiques abordées : la politique proprement dite, la diplomatie, l’armée, évidemment, mais aussi l’économie, ou encore la vie culturelle et intellectuelle, très utile pour mieux comprendre la « psychologie des foules » de ces Français confrontés au spectre d’une guerre dont, majoritairement, ils ne voulaient plus. Le versant allemand n’est pas oublié, et les incursions outre-Rhin – que ce soit au temps de la république de Weimar ou du IIIe Reich – permettent de mieux mesurer la profondeur de l’abîme qui sépare les peuples français et allemand de l’entre-deux-guerres.
L’ouvrage n’est malheureusement pas sans défauts. Si l’auteur a du talent pour la narration des événements, qu’il parvient à rendre avec beaucoup de précision, il est moins doué pour les chapitres plus synthétiques ou transversaux, lorsqu’il s’agit moins de raconter une succession de faits que de choisir ceux qui mettront en lumière l’ambiance et les problématiques de toute une période ; le style se fait alors un peu confus, un peu brouillon.
Le ton global de l’ouvrage est également insolite : souvent polémique, volontiers railleur, parfois méprisant. C’est d’ailleurs un trait que l’auteur revendique et assume. Il n’empêche qu’il nuit au sérieux du propos, et à la sérénité nécessaire pour juger de sujets historiques lourds, tel que celui qui nous occupe ici. Il est même quelquefois source de paradoxes : plus on s’approche du dénouement, plus Claude Quétel a la main lourde sur les accusations de trahison – de sorte qu’il paraît finalement bien moins sévère envers les pacifistes et les démagogues des années 20 ou 30, dont la politique a conduit la France vers le désastre, qu’envers le général Weygand, appelé à la tête des armées en 1940 quand tout était déjà perdu et qui n’a fait que constater l’impuissance de la France. L’auteur des derniers chapitres semble presque méconnaître celui des premiers chapitres, qui expliquait comment on en est arrivé là…
Au-delà du style ou du ton, c’est au fond la rigueur de certaines analyses qui est très critiquable, et qui empêche résolument ce livre de s’imposer comme la synthèse de référence qu’il prétend être. Le portrait très négatif de Weygand en est un symptôme : l’auteur le nourrit essentiellement des critiques formulées par le général de Gaulle, qu’il reprend sans recul, en oubliant que les deux hommes se détestaient ; les récents travaux de Max Schiavon ont notamment montré ce que cela pouvait avoir d’excessif, voire d’erroné. Autre exemple très surprenant : le chapitre consacré à l’anticommunisme militant semble souvent reprendre, sans les nuancer, des éléments de propagande communiste – notamment le fameux « Plutôt Hitler que Blum » dont la mention ambiguë peut laisser croire qu’il s’agit d’un véritable slogan, alors qu’il fut, au contraire, attribué à la droite par la propagande de gauche. Il se termine même, sous couvert de dénonciation, par une étonnante publicité pour les thèses controversées d’Annie Lacroix-Riz sur un prétendu « complot du patronat franco-allemand contre le prolétariat », que Claude Quétel se borne à qualifier de « tout de même un peu gros » !
Bien qu’agréable à lire et proposant une approche globale – et, à bien des égards, éclairante – de l’engrenage ayant conduit à la défaite de 40, ce livre me semble hélas difficile à conseiller. Le lectorat éclairé ou spécialiste n’y trouvera rien de neuf, tandis que le débutant risque de se faire une idée fausse ou simpliste de certains personnages ou problématiques. C’est vraiment dommage : le sujet méritait un ouvrage d’une ampleur comparable, mais plus rigoureux et mieux actualisé.























